LETTRE OUVERTE AUX FRANÇAIS DU VINGT ET UNIEME SIECLE

 

Françaises, français, je vous observe avec le plus grand intérêt et si cela ne m’a pas mené au suicide, c’est que vous me faites osciller sans cesse du désespoir le plus total à la plus franche rigolade. En effet, quand on vous fait parler de notre belle société et du sort qui vous y est fait, la phrase qui vous vient au lèvres spontanément est « ils nous prennent vraiment pour des cons ». Après des propos aussi fermes, aussi lucides, on serait en droit de penser que vous réfléchissez et que vous tirez des conclusions logiques qui vont peser sur vos comportements. Et pourtant que nénies ! Les sondages sont formels ! Vous vous plaignez d’être exploités et mal payés, mais vous trouvez vos patrons admirables et bienveillants. Vous jurez que nos hommes politiques sont lamentables, mais plus de cinquante pour cent d’entre vous sont prêts à voter pour Chichi, l’honnête homme qui tient ses promesses, ou pour Nicolas, l’homme nouveau aux idées neuves du dix neuvième siècle, qui veut vous faire bosser à l’œil cinquante heures par semaine jusqu’à soixante dix ans. Vous me direz « ce ne sont là que des sondages. » Certes ! Mais vous conviendrez qu’entre vos paroles et vos actes, il y a une certaine distorsion et que vous répondez dans la plus totale incohérence. J’en conclus donc que vous êtes soit schizophrènes, soit qu’on vous sonde toujours par le même orifice et que vous y avez pris goût. Aussi, je me dois de vous le dire, l’analyse de votre comportement m’amène à la conclusion suivante : on ne vous prend pas pour des cons, vous êtes des cons. Ne croyez pas que je vous insulte car vous subissez un façonnage quotidien, sournois et prémédité. Aussi je vous dit bravo, car selon eux, vous rentrez enfin dans la modernité. Mais cela ne suffit pas. Il vous reste encore à devenir des cons admirables, en adoptant la positive attitude. Raffarin, votre roi vous l’a clairement dit, votre avenir est dans la positive attitude. En elle se trouve le bonheur dont vous rêvez. Mais, me direz-vous, qu’est-ce que la positive attitude ? La positive attitude consiste à prendre les coups de pieds au cul pour des caresses ineffables et vos difficultés et chagrins pour des cadeaux inestimables. Voulez-vous des exemples ? Vous avez un emploi précaire payé un euros six sous ? Positive attitude : Réjouissez-vous de travailler de temps en temps et dites-vous que si vous êtes mal-payé, c’est pour soutenir notre économie et pour faire le bien-être de ceux qui vous emploient. Vous êtes chômeurs en fin de droits et vos enfants dansent devant le buffet ? Positive attitude : vos chers bambins apprennent la frugalité et ils recevront comme un père noël l’huissier qui viendra saisir le buffet. Oui, françaises, français, suivez les conseils de vos dirigeants-penseurs. Non seulement vous serez plus heureux, mais vous accéderez à la plus haute philosophie du vingt et unième siècle. Chaque époque a ses philosophes. Les anciens ont eu Kant, Diderot, Voltaire, Hegel, et plus récemment Sartre, pour ne citer que ceux-là. Nous, nous avons Lorie, que les huîtres du bassin d’Arcachon ont élue cerveau de l’année. La positive attitude est la seule philosophie ovine qui permette aux moutons d’aller d’eux-mêmes sous la tondeuse des bergers voir le couteau du boucher.

Holà, me direz-vous, qui êtes-vous pour troubler nos neurones liquides avec vos mots cruels ? Oh moi, hélas, je suis votre pareil. Mon portrait pourrait être aussi bien le vôtre.  D’irréflexions en incohérences, j’ai sombré dans les concessions, et de concessions en concessions, j’ai fini par le devenir. Mais, sait-on jamais, peut-être nous reste-t-il assez d’intelligence pour réinventer la colère et peut-être même la révolte. C’est en tous cas, la positive attitude que je nous souhaite.

 

Georges de Cagliari (29 janvier 2005)